Quand le cerveau fabrique de faux souvenirs

En cette année 2020 avec la pandémie de Covid-19, nous vivons un événement statistiquement rare que nous raconterons pendant des années. Le plus étonnant est que plus de la moitié d’entre nous raconteront cette expérience de manière erronée. Cela vous étonne ? Pour les chercheurs, cela n’a rien d’étonnant : c’est comme ça que notre cerveau fonctionne. Pourquoi est-ce ainsi et comment améliorer la précision de nos souvenirs et de ce que voulons mémoriser ? Voyons cela d’un peu plus près. Et les enseignants en particulier devraient être intéressés pour leurs élèves.

Pour comprendre comment un faux souvenir est possible et pourquoi les erreurs sont si fréquentes lorsque nous nous remémorons quelque chose, il est utile de comprendre comment les souvenirs sont formés et récupérés dans le cerveau.

Tous les souvenirs ne sont pas formés et récupérés de la même façon. Et il existe plusieurs façons dont votre mémoire peut vous égarer.

La création de souvenirs : un processus complexe
La création de nouveaux souvenirs est un processus complexe, qui implique de multiples systèmes et structures dans le cerveau.
Pour récupérer la plupart des souvenirs quotidiens, le lobe frontal et l’hippocampe travaillent avec d’autres parties du cerveau pour reconstruire tous les éléments importants du souvenir. Pour cela, le cerveau fait continuellement des allers-retours entre la dispersion et la reconstruction, et il est très fréquent que les choses se mélangent – et il se crée un faux souvenir.

Le simple fait que les faux souvenirs soient possibles n’explique pas pourquoi ils se produisent si fréquemment. Même les personnes exceptionnelles ayant une mémoire photographique connaissent la même fréquence de faux souvenirs que le reste d’entre nous, les simples mortels.

Les chercheurs distinguent trois causes principales à la création des faux souvenirs.

Première cause de faux souvenirs : le cerveau fait le tri dans un monde surchargé de détails
Dans la vie de tous les jours, notre cerveau recherche une vue d’ensemble rapide de la situation en prenant les éléments qui lui semblent essentiels, dans le but de distinguer tout ce qui menace notre survie. Car c’est l’une des principales priorités du cerveau : assurer notre survie. En faisant ainsi, il « met en mémoire » ces éléments essentiels et délaisse le reste. Lorsqu’il se remémore la situation, il retrouve les éléments essentiels et remplit ensuite les « trous » avec des informations souvent inexactes.

Deuxième cause de faux souvenirs : une mauvaise « fixation » des nouveaux souvenirs
Le souvenir se crée en reliant la nouvelle situation avec quelque chose que vous connaissez déjà. L’un des « liants » les plus puissants du cerveau est la pertinence par rapport à votre vécu. Le cerveau est plus attentif aux informations qu’il juge significatives avec ce que vous connaissez déjà, et donc les retient mieux. C’est ce qu’a montré l’Américaine Delphine Oudiette de la Northwestern University d’Evanston (Illinois, USA) dans une étude (référence 1).

A l’inverse, si vous participez directement ou indirectement à un événement qui n’est relié à rien de connu pour vous, la possibilité de faux souvenirs est grande. C’est ainsi que les témoins d’un événement exceptionnel se souviennent de choses complètement différentes et parfois contradictoires.

Troisième cause de faux souvenirs : un apprentissage fade
Les nouveaux souvenirs dispersent l’information vers diverses régions du cerveau. Ils comprennent des informations sémantiques (par exemple des mots écrits), des composantes émotionnelles (ce que vous avez ressenti) et des détails perceptifs (par exemple la taille, la couleur, les formes, les sons). Plus ces détails sont uniques et vivants, plus les chances de se souvenir avec précision sont grandes (voir référence 2, l’étude de la psychologue américaine Karen Mitchell).
Lorsque l’expérience vécue est fade, ou bien indistincte d’autres expériences précédentes, le cerveau est prompt à classer l’expérience comme peu pertinente, n’apportant rien de nouveau ou de remarquable, et donc beaucoup de détails se perdent dans de faux souvenirs (voir l’étude de John Wixted, référence 3).

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Quelles enseignements tirer de tout cela ?

D’abord, que les faux souvenirs sont courants, et qu’il faut accepter le fait lorsque quelqu’un vous dit que vous vous trompez lors de l’évocation d’un souvenir – à moins évidemment que ce soit cette personne qui ait un faux souvenir !

Ensuite, que lorsque l’on veut mémoriser ou faire mémoriser quelque chose (c’est en particulier le cas des enseignants avec leurs élèves), il faut utiliser des stratégies de mémorisation qui évitent les trois causes de faux souvenirs expliquées plus haut, par exemple :

  • préparer le terrain de la mémorisation en créant auparavant des « points d’ancrage », des éléments clés auxquels pourront s’accrocher les informations à mémoriser ;
  • recadrer régulièrement ce que l’on doit mémoriser dans une vue d’ensemble, par exemple en utilisant un topogramme (Mindmap) ;
  • encourager à faire des liens avec des choses déjà connues, en proposant des exemples, des métaphores, des images ;
  • éliminer les éléments superflus et les digressions qui dispersent l’attention ;
  • éviter la routine, le toujours pareil ; différencier les modes de présentation pour créer des souvenirs précis et uniques.

Ce sont – parmi bien d’autres – des stratégies que j’ai présentées dans mon premier livre Au bon plaisir d’apprendre, toujours disponible.

Bruno Hourst

Ressources

1. The Role of Memory Reactivation during Wakefulness and Sleep in Determining Which Memories Endure

2. Source monitoring 15 years later: What have we learned from fMRI about the neural mechanisms of source memory?

3. Dual-process Theory and Signal-Detection Theory of Recognition Memory

www.JensenLearning.com

False Memory

False Memories

Au bon plaisir d’apprendre